Esprit universel (mathématicien, astronome, grand voyageur, thaumaturge, athlète même) « qui mit le premier en vogue le nom de philosophes » (Cicéron, Tusculanes), Pythagore (vers 580-495 av. J.-C.) accordait une attention toute particulière au régime alimentaire, l’état du corps influant sur la santé de l’âme. Aussi, en bon diététicien, avait-il formulé pour sa secte – la « Fraternité pythagoricienne » – toute une série d’interdits alimentaires, parmi lesquels la viande et le poisson (végétarisme), mais aussi les fèves…
Comme le raconte Porphyre dans sa Vie de Pythagore, sa répulsion pour les fèves était si forte qu’il ne supportait même pas de voir un animal en consommer : « Il aborda le bouvier et lui suggéra de dire au bœuf de s’abstenir des fèves ; comme le bouvier se moquait de lui, et prétendait ne pas savoir parler bovin, il s’approcha de l’animal et lui murmura à l’oreille non seulement de quitter le champ de fèves, mais de ne plus toucher désormais à ce légume » – ce que le bœuf aurait fait jusqu’à la fin de sa vie !
Le tabou des fèves fut aussi la cause de la mort de Pythagore, comme le raconte Simon Critchley dans Les Philosophes meurent aussi : « La légende dit que le philosophe quitta son île native de Samos, au large de la côte ionienne, parce qu’il était fermement opposé à la politique du tyran Polycrates. Entouré de ses disciples, il prit la fuite pour Croton (région du Sud de l’Italie, aujourd’hui la Calabre), où il jouira par la suite d’une influence et d’un pouvoir considérable. Porphyre de Tyr, dans sa Vie de Pythagore, relate qu’un certain Cylon, riche potentat local, offensé par le traitement arrogant que lui avait réservé Pythagore, décida d’incendier la maison où le Maître et ses disciples étaient rassemblés. Pythagore réussit à s’échapper après que ses disciples eurent formé un pont de leurs corps au-dessus du feu. Mais un champ de fèves l’arrêta net dans sa course: plutôt mourir que de le traverser, expliqua-t-il. Ses poursuivants s’emparèrent de lui et l’égorgèrent. »
Comme la raison exacte de cette aversion extraordinaire pour les fèves n’était pas connue, tous les délires interprétatifs ont été bons – d’Aristote à Jamblique, en passant par Artémidore, Aulu-Gelle, Jean le Lydien, Porphyre, Cicéron, Diogène-Laërce, j’en passe et des meilleurs. Ostracisées pour cause de flatulences, disent doctement les uns : gênes pour le corps bien sûr, mais aussi pour l’âme qui serait alors empêcher de bien penser ou de rêver correctement. Autre explication : leur forme fait penser aux organes sexuels, féminins ou masculins (en grec, kuamoi signifient doublement « fèves » et « testicules ») ou encore à une tête d’enfant si on les laisse germer. Elles auraient un effet aphrodisiaque trop puissant ou provoqueraient l’insomnie. Symbole du tirage au sort des magistrats (le suffrage se donnait à l’aide d’une fève), leur éviction signifierait l’interdit pour les disciples pythagoriciens de se mêler de politique, etc.
En porcelaine depuis la fin du 18e siècle, les « fèves » de nos galettes nous prémunissent contre toutes ces mauvais effets. Vous pouvez donc en toute tranquillité croquer à pleines dents dans la frangipane – si la couronne vous échoit et que vous racontez l’étrange dégoût alimentaire de Pythagore, vous aurez alors tout d’un « philosophe-roi »…







bjr Sophie,
j’espère que tu vas bien et aussi bonne année.
J’apprécie tes chroniques et c’est souvent avec hâte que j’att le jour J. Je voulais savoir: est ce possible d’en faire un sur l’engagement?
Rosine
@nzm: merci pour ce retour! Voici déjà la mention d’une paire d’ »engageantes » dans ce billet: http://blog-trendy.letudiant.fr/brillante/2013/01/09/fashioning-fashion-fernand-braudel/
Pour le reste, je réfléchis à la manière d’articuler le thème du blog (la profondeur du superficiel) avec la question de l’engagement.
une idée pour approcher l’engagement avec le thème du blog- les bonnes résolutions de début d’année.
oui! la résolution contre le voeu, par exemple! Pensons a-à ce qui fait, pour Descartes, le signe d’une véritable décision: « une ferme et constante résolution », ainsi qu’il l’écrit à de multiples reprises! Je crois que j’ai raté le coche pour ce début d’année sur cette question des bonnes résolutions. La suggestion était très bonne!
Pingback: La fève et le philosophe – spéciale galette avec Pythagore | | macite-u
Bonjour,
je reste sur ma fin (et non « ma faim ») : l’histoire ne dit pas pourquoi Pythagore n’aimait pas les fèves…. Sniff.
c’est qu’on ne le saura jamais… A vous d’entrer dans la danse des interprètes!
Bonjour, comme beaucoup d’interdits d’origine religieuse au sens large, la raison initiale est probablement l’observation d’effets négatifs sur la santé.
Le déficit en G6PD (une enzyme), est une maladie génétique présente notamment dans les pays du bassin méditerranéen. Les personnes atteintes n’ont en général pas de symptôme dans la vie quotidienne, sauf à l’occasion de crises déclenchées par certains infections, par la consommation de fèves, ou encore par la prise de certains médicaments. À ce moment‐là, le sujet est victime d’une crise d’hémolyse aiguë (destruction des globules rouges), qui peut être grave voire mortelle. Ces personnes ne doivent pas consommer de fèves (d’où l’autre nom de cette maladie : le «favisme»).
Il est très vraisemblable que Pythagore, attentif au fonctionnement du corps humain, avait remarqué l’association entre consommation de fèves et survenue de crises de favisme, et en avait conclu à la nocivité de la fève….
c’est une explication possible, en effet!