« L’histoire des costumes est moins anecdotique qu’il n’y paraît. Elle pose tous les problèmes, ceux des matières premières, des procédés de fabrication, des coûts de revient, des fixités culturelles, des modes, des hiérarchies sociales », écrit l’historien Fernand Braudel dans le tome 1 des Structures du quotidien : le possible et l’impossible (1979). L’exposition Fashioning Fashion : deux siècles de mode européenne, 1705*-1915, qui vient d’ouvrir au Musée des arts décoratifs illustre cette importance des phénomènes de mode pour qui veut comprendre la mentalité et la « structure » d’une époque.
Cette approche offre une compréhension qui, loin d’être théorique et abstraite, donne à sentir l’esprit d’un temps. Les vêtements exposés ont été portés, ils font donc signe vers les corps et les êtres qui les ont animés. « Le tissu s’élabore, il propage des signes, supporte des métaphores mais, surtout, il fait lien », écrit l’historien et artiste textile Patrice Hugues dans le Dictionnaire culturel du tissu, qu’il a co-signé en 2005 avec Régis Debray, soulignant ainsi la puissance d’évocation propre à la matière textile. En ce sens, c’est aussi parce que la mode est anecdotique (et non pas seulement parce qu’elle « est moins anecdotique qu’il n’y paraît ») qu’elle fait sens. Ces paires d’ « engageantes » (manchettes de deux ou trois volants de dentelle qui dépassent des manches d’une robe) ou ces « tournures » (demi-cages qui accentuent la cambrure et remplacent vers 1870 les crinolines) fonctionnent comme autant de traces d’un corps charnel qui veut séduire. De tels détails, pour frivoles et périphériques qu’ils paraissent, font ainsi percevoir ce que la seule description raisonnée ne donnera jamais : une présence.
Mais il est vrai que cet anecdotique est aussi l’indice et le symbole du plus sérieux. A partir de cette matière sensible et sensuelle, les traits distinctifs et les grands invariants d’une époque se dessinent puisqu’ils ont « façonné » (to fashion) cette « mode » (fashion). « Au vrai, la mode est-elle chose si futile ? Ou bien, comme nous le pensons, un signe qui témoigne, en profondeur, sur une société, une économie, une civilisation données ? Sur ses élans, ses possibilités, ses revendications, ses joies de vivre ? », écrit ainsi Braudel, grande figure de l’Ecole des Annales – dont la révolution pour la discipline historique a précisément consisté à ne plus s’intéresser seulement à la politique, mais aussi et surtout à tous les domaines périphériques. « La mode ne régit pas seulement le vêtement , résume l’historien.
Par exemple, les différentes silhouettes féminines de l’exposition sont autant d’incarnations de la plus ou moins grande liberté (laquelle s’éprouve d’abord à travers la liberté de ses mouvements) des femmes à travers le temps (les périodes les plus récentes n’étant pas les plus féminsites, l’incroyable régression de la fin du 19e siècle en témoigne). « En apparence, la mode est libre de ses actes, de ses caprices. En fait, sa voie est largement tracée à l’avance et limité, après tout, l’éventail de ses choix », rappelle Braudel. Autre exemple : au 18e siècle, les liens économiques naissants entre Orient et Occident se saisissent à même les motifs brodés (chinoiseries ou inspirations des Indes) jusque sur les jupons. Dernière illustration : on mesure ce que signifie la maîtrise d’un savoir-faire en contemplant le détail d’un taffetas moiré ou les hallucinantes broderies qui composent tel costume masculin du 18e siècle ou la robe de Cour de Marie II du Portugal au 19e siècle – la mode a bien été une « maîtresse de civilisation », selon la célèbre formule de Braudel… Belle et enrichissante exposition!
* Le choix de la période s’avère particulièrement pertinent si l’on relit ce que Braudel écrit : « Mais la mode n’est pas seulement abondance, quantité, profusion. Elle consiste à tourner sur ses talons au moment voulu. C’est question de saison, de jour, d’heure. Or, un tel empire de la mode ne s’impose guère dans sa rigueur avant 1700, au moment d’ailleurs où le mot, qui a trouvé une seconde jeunesse, court le monde avec son sens nouveau : suivre l’actualité. Alors, tout prend les allures de la mode au sens d’aujourd’hui. Les choses jusque-là n’avaient tout de même pas tourné aussi vite. » Malgré ce tournis, des invariants se dégagent et permettent de cerner l’esprit d’une époque.







En y pensant, la mode incarne un paradoxe:
Coté jardin, elle ouvre un champ des possible pour modifier, améliorer, prolonger ,réver le corps nu donné par la nature. Elle permet à chacun d’exprimer son individualité, sa singularité, son humanité.
Mais, coté cour, elle est très collective, prescriptive : on suit ou pas ses « diktat », on est in ou on est out. On y reconnait des dominants et des suiveurs; ses frontières dessinent différentes tribus aux codes bien précis.
Des ressorts très primitifs, presque animals .
Homme ou bète, choose your fashion…
Parfaitement ! Je rajouterais que la mode n’est pas immuable. Elle change et s’adapte aux trends du moment. Que ça soit « côté jardin » ou « côté cours ».