Columbo et Socrate : l’inspecteur e(s)t le philosophe

Noël 2012 : Thomas, mon beau-frère, m’a offert le coffret intégral de la série Columbo. Sympathique, me suis-je d’abord dit : c’est la promesse d’un divertissement agréable et de quelques réminiscences de l’enfance. En voyant les noms de Steven Spielberg, John Cassavetes, Patrick McGoohan ou Ben Gazzara à la réalisation et ceux de guest stars comme Faye Dunaway, Janet Leigh, Martin Sheen, Gena Rowlands, un intérêt cinéphile s’est bien vite éveillé… Enfin, les épisodes défilant les uns après les autres, une révélation philosophique a eu lieu… !

 

Peter Falk, alias Inspecteur Columbo

 

J’avais face à moi la réincarnation de Socrate ! Physiquement d’abord : certes Peter Falk n’est pas laid (même s’il a ce qu’on pourrait appeler des défauts physiques objectifs, comme son œil de verre), alors qu’il n’y a aucun doute sur la disgrâce (au sens littéral) de Socrate, décrit comme ayant une face plate, un nez camus, des narines retroussés, des yeux saillants de bœuf (par exemple, dans Le Théétète, de Platon), « une bouche plus vilaine que celle des ânes » (Xénophon, Banquet) etc. En revanche, Columbo est présenté comme un individu qui néglige son physique : rarement lavé et peigné, ne porte-t-il pas le même imperméable, jour et nuit ? Dans ses Mémorables, Xénophon nous apprend que Socrate avait, été comme hiver, le même vilain manteau (signalé aussi dans le Protagoras de Platon et dans Les Nuées d’Aristophane) et qu’il allait pieds nus.

 

Socrate!

 

Dans les deux cas, le physique est trompeur : rien ne laisse présager l’intelligence sublime que cache cette apparence dépenaillée de va-nu-pieds. Les deux sont bien des silènes (l’image du silène, petite boîte sur laquelle est sculpté un être monstrueux, mais dans laquelle on pouvait cacher un trésor divin, est citée dans les deux Banquets, celui de Platon et celui de Xénophon). Ainsi, personne ne les prend-t-il jamais au sérieux d’abord – ce qui va se révéler un atout pour eux. Un des running-gags de la série télévisée consiste ainsi à ce que les gens prennent Columbo pour un rôdeur, un clochard, un intrus, un pauvre type. De même Socrate peut-il aller questionner, sans les effrayer, les plus grandes sommités (le général Lachès, le prêtre Euthyphron, le sophiste Calliclès, etc.) qui se prêtent d’abord au jeu en s’amusant : bien sûr qu’ils vont répondre à ces questions idiotes posées par un individu qui avoue lui-même qu’il ne sait rien ! De même font les meurtriers qui apportent, en souriant avec condescendance, des réponses aux loufoques interrogations de Columbo, toujours à propos de petits détails, de choses visiblement sans importance.

 

C’est là le dernier – last but not least – point commun entre Socrate et Columbo : l’ironie. Tous deux avancent masqués, parlant comme des idiots, écoutant leurs interlocuteurs avec une attention feinte et une crédulité apparente, alors qu’ils savent depuis le début que l’autre est soit ignorant (Socrate) soit coupable (Columbo). Ils ne savent peut-être pas grand-chose, mais ça, ils le savent (Cf. le savoir minimal affirmé dans le Je sais que je ne sais rien, de Socrate) ! Non pris au sérieux tout d’abord, Socrate et Columbo finissent, à l’instar de taons (image qu’on trouve dans L’Apologie de Socrate), par agacer et inquiéter les autres (« il commence à m’agacer ce petit lieutenant », dit Janet Leigh qui a tué son mari (saison 5) ; quant à Calliclès, il insulte carrément Socrate dans Le Gorgias). Puis, tranquillement, l’inspecteur et le philosophe les crucifient, comme des torpilles le font avec leur proie (le poisson-torpille, image citée à propos de Socrate dans Le Ménon), et leur montrent que ce qu’ils croyaient savoir (une soi-disant vérité) ou maîtriser (le crime parfait) ne tient pas la route. Et, dans les deux cas, on nous dit « à demain ! », pour le prochain épisode ou le dialogue suivant…

 

Après avoir écrit ce papier, j’ai découvert que le rapprochement avait déjà été fait… en 1974 ! Ah, le « plagiat par anticipation » ! Ci-dessous pour les curieux : « Socrates in a raincoat ».

 

Socrates in a raincoat (TV Guide, 8 juin 1974)

 

9 Comments

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9 Responses to Columbo et Socrate : l’inspecteur e(s)t le philosophe

  1. Marie-Loup

    J’adore ! Et ça va plaire à mon mec, grand fan de Columbo devant l’Eternel.

  2. Victor

    Ne pourrait-on pas ajouter deux éléments de comparaisons entre Socrate et Columbo ? Je précise que je n’y connais rien en philosophie, donc je risque de dire n’importe quoi.

    1. Les adversaires de Solumbo (ou Columcrate)
    Les criminels que chasse Columbo sont (très) rarement issus de la rue, comme on dit. Ce sont des nantis respectables et respectées aux yeux de tous. Et c’est là où je me trompe peut-être, mais ne ressemblent-ils pas un peu aux sophistes ?
    Columbo et Socrate ne s’attaquent pas à la délinquance (intellectuelle pour Socrate) évidente. Celle venue de la pauvreté, de l’illettrisme, etc… Ils préfèrent s’opposer à ceux qui ont reçu une éducation et qui ne s’en servent que pour leurs propres intérêts, souvent immoraux.

    2. Le point de vue
    La particularité de la série est le point de vue adopté. Il se fait sur le coupable et non sur Columbo. C’est assez rare dans les polars. De mémoire, je ne l’ai vu que (attention, spoiler) chez Agatha Christie dans « Le meurtre de Roger Ackroyd ».
    Est-ce également le cas chez Socrate ? Dans les écrits de Platon ? ou d’un autre… ?

    • Sophie Chassat

      Cher Victor, excellentes pistes…
      Pour la 1e, je dirais que Socrate combat les experts en tous genres, ceux qui croient savoir et qui passent pour savants. Ceux donc qui se croient au-dessus du jugement ou de la remise en question, de la même manière que les criminels dans « Columbo » se croient au-dessus des lois.
      Pour le 2e point, je noterais simplement que Platon écrit ses Dialogues APRES la mort de Socrate – il sait déjà comment ça se termine pour Socrate. Les choses se sont déjà passées. (NB :voir aussi l’excellent bouquin de Pierre Bayard « Qui a tué Roger Ackroyd? »)
      Un dernier point que je n’ai pas développé, c’est l’absence (ou plutôt la présence en creux des deux femmes): la femme de Columbo toujours citée et jamais vue; la femme de Socrate, Xanthippe, éjectée, ainsi au début du Phédon. Mais la femme de Columbo ne semble pas être une mégère, ce qu’est Xanthippe…

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    Cher Victor, tu tapes dans le mille ! J’en viens même à douter de tes modalisateurs, de tes hésitations…serait-ce maïeutique ? colombique? Sinon, je t’invites à lire l’ « Apologie de Socrate » de Platon. C’est riche d’enseignements. Je t’envie cette première lecture !
    Sans transition. L’ an passé j’ ai fait deux petits exposés sympathique sur Socrate : dans le premier je faisais une analogie entre le philosophe et Colombo (comme vous ! je ne suis pas seul wahou !) , et dans le second je relevais ce qui m’avais semblé être l’essentiel du livre cité plus haut. Je vous laisse découvrir ces deux plans d’oraux.

  5. Lucas

    Un autre point commun : on ne voit jamais leur femme !

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    Il y a 3-4 ans j’ai eu cette révélation en discutant autour d’une bière avec mon prof de philo de lycée, retrouvé par hasard (nous avions juste avant rapproché Dr House de Sherlock Holmes). Cette analogie s’est révélée bien pratique pour accrocher des lycéens ! J’avais à l’époque tapé « socrate columbo » dans bing (non j’déconne c’était dans google), et rien. Je viens de refaire l’expérience, et je tombe sur ce billet ! Ô joie!
    @Sophie : Merci pour ce billet et pour cette trouvaille qui date de 74 ! (PS : la femme de Columbo semble bien imposante voire tyrannique quand même. D’où son omniprésence dans les discussions…)

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