Philosophie de la glisse – Sartre en freestyle

Sartre sur des skis ? Et pourquoi pas Saint-Augustin en deltaplane ou Jürgen Habermas en skateboard ?! Il faut l’avouer, l’imagination doit faire un effort pour imaginer l’auteur de L’Être et le Néant en roi de la godille. Et pourtant, c’est bien en amoureux de la glisse que le philosophe existentialiste explique pourquoi la « profondeur du superficiel » s’éprouve avant tout sur les sommets enneigés…

 

La « glisse »

 

« En glissant, je demeure, dit-on, superficiel. Cela n’est pas exact ; certes, j’effleure seulement la surface, et cet effleurement en lui-même, vaut toute une étude. Mais je n’en réalise pas moins une synthèse en profondeur ; je sens la couche de neige s’organiser jusqu’au plus profond d’elle-même pour me supporter ; le glissement est action à distance, il assure ma maîtrise sur la matière sans que j’aie besoin de m’enfoncer dans cette matière et de m’engluer en elle pour la dompter. Glisser, c’est le contraire de s’enraciner. » (L’Être et le Néant - 1943)

 

Jean-Paul Sartre (1905-1980)

 

Pour comprendre la pertinence de cette opposition entre « glisser » et « s’enraciner », il faut se souvenir que c’est à l’occasion de la perception d’une « racine » de marronnier que le narrateur de La Nausée (roman publié par sartre en 1938) éprouve le caractère impénétrable, muet, sans signification, sans dieu et sans espoir, du monde, des choses, de ce qui est. La racine, masse inerte, irréductible hostilité posée là, étant sans raison d’être, fait accéder au sentiment de l’Absurdité, lequel est, avant tout, impression d’une coupure radicale entre le moi et le monde, impossibilité de trouver un sens quelconque à ce dernier. S’enraciner, c’est donc s’enfoncer, s’enliser, s’embourber. Il n’y a aucune profondeur alors, juste le vertige qu’on ressentirait devant un puits sans fond : « J’étais tout à l’heure au Jardin public. La racine du marronnier s’enfonçait dans la terre, juste au-dessous de mon banc. Je ne me rappelais plus que c’était une racine. Les mots s’étaient évanouis et, avec eux, la signification des choses, leurs modes d’emploi, les faibles repères que les hommes ont tracés à leur surface. J’étais assis, un peu voûté, la tête basse, seul en face de cette masse noire et noueuse, entièrement brute et qui me faisait peur. Et puis j’ai eu cette illumination. (…) Le mot d’Absurdité naît à présent sous ma plume ; tout à l’heure, au jardin, je ne l’ai pas trouvé. mais je ne le cherchais pas non plus, je n’en avais pas besoin : je pensais sans mots, sur les choses, avec les choses. L’absurdité, ce n’était pas une idée dans ma tête, ni un souffle de voix, mais ce long serpent mort à mes pieds. Ce serpent de bois. Serpent ou griffe ou racine ou serre de vautour, peu importe. Et sans rien formuler nettement, je comprenais que j’avais trouvé la clef de l’Existence, la clef de mes Nausées, de ma propre vie. De fait, tout ce que j’ai pu saisir ensuite se ramène à cette absurdité fondamentale. »

 

« L’Arbre des voyelles » de Giuseppe Penone
(Jardin des Tuileries),
vu depuis ses racines déracinées

 

Par opposition, « glisser » c’est renouer avec le monde, c’est combler un peu de la béance qui sépare l’En-soi (les choses qui sont identiques à elles-mêmes et absurdes) et le Pour-soi (la conscience humaine qui existe et pose la question du sens), c’est atténuer l’étrangeté radicale qui les oppose. Pour cela, il faut que j’en reste à la surface de l’élément : c’est cette superficialité qui garantit que je ne m’abîme pas en lui et qu’une profondeur authentique advienne. Car, le temps de la descente d’une piste de ski, c’est le sentiment de l’absurdité du monde qui cesse : entre moi et l’élément neigeux, quelque chose comme un jeu se crée – nous jouons ensemble, comme les pièces d’une mécanique le font (c’est si vrai que le skieur aguerri dit ne plus sentir ses pieds, mais avoir directement la sensation de la neige). Le moi et le non-moi qui d’habitude s’opposent, irréductibles l’un à l’autre, se réconcilient, s’harmonisent : d’où le plaisir intense ressenti (on n’est pas loin de l’analyse kantienne du plaisir esthétique, ressenti à l’occasion d’un jeu entre imagination et entendement). Ce n’est plus seulement « je glisse », mais « ça glisse tout seul ». De là, cette remarque de Sartre sur le caractère déceptif que procure la contemplation des traces que laissent nos skis sur la neige. Le ski nautique ne présente pas cet inconvénient… Toute trace de mon passage finissant par disparaître, tout se passe en effet alors comme si l’élément aquatique et le moi ne faisaient vraiment plus qu’un : « L’idéal du glissement sera donc un glissement qui ne  laisse pas de trace : c’est le glissement sur l’eau (barque, canot automobile, surtout ski nautique qui, quoique tard venu, représente comme la limite – vers laquelle tendaient, de ce point de vue, les sports nautiques). Le glissement sur la neige est déjà moins parfait ; il y a une trace derrière moi, je me suis compromis, si légèrement que ce soit. Le glissement sur la glace, qui raye la glace et trouve une matière déjà tout organisée  est de qualité très inférieure, et s’il se sauve malgré tout, c’est pour d’autres raisons. De là, la déception légère qui nous prend toujours lorsque nous regardons derrière nous les empreintes que nos skis ont laissées sur la neige: comme ce serait mieux si elle se reformait sur notre passage ! Lorsque, d’ailleurs, nous nous laissons glisser sur la pente, nous sommes habités par l’illusion de ne pas marquer, nous demandons à la neige de se comporter comme cette eau qu’elle est secrètement. »

 

Il arrive cependant que des skieurs « s’enracinent »…
« Les Bronzés font du ski »

 

Reste que, pour le rider Sartre, cette harmonie entre la poudreuse et le moi n’est pas une fin en soi, mais le moyen pour l’homme de « s’approprier (…) l’être lui-même, l’être absolu de l’en-soi », c’est-à-dire d’affirmer la supériorité de la liberté humaine sur la facticité des choses. En somme, le freestyle avant l’heure…

 


 

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