Pourquoi le gloss est-il brillant? – Clémence Chastan

Etudiante en philosophie à l’ENS Lyon, Clémence Chastan, passionnée des questions de socio-esthétique, travaille actuellement à Shanghai, dans le groupe de recherche KAL, sur le pragmatisme, méthode à partir de laquelle elle s’efforce de penser la chirurgie esthétique chinoise. Elle est également bloggeuse (« La philo en beauté »), et a accepté de répondre ici à la malicieuse question : « Pourquoi le gloss est-il brillant? » Spectaculaire!

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Marine Chastan

Débarquant en catimini sur la page de cet intriguant bulletin philosophique, plein de sagesse comme l’augure l’évocateur prénom de la bloggeuse, voilà que son mystérieux titre titille mon oreille de lectrice : « sois brillante (et pas qu’avec ton gloss) ! ». Quelle belle invitation à faire de ce gluant apparat pailleté l’occasion d’une petite réflexion philosophique ! Question : Pourquoi donc le gloss est-il brillant ? Il me semble que l’éclat du gloss n’a rien d’anodin, de périphérique ou d’accessoire, mais peut être pensé au contraire comme une petite révélation conceptuelle, à savoir qu’il est dans l’essence de toute forme de maquillage que de fonctionner comme un art très féminin lié à la maîtrise de la dimension « spectaculaire » de nos vies. Bref, le gloss, prenant au piège les regards comme l’araignée sur sa toile, fait son show !

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Marine Chastan

Jusque là, rien de bien étonnent au fond. Nombreuses sont les langues dans lesquelles le coquin mot « maquillage » renvoie à l’univers de l’illusion théâtrale, de la tromperie ludique, du fardage dramatique. Consigné bien malgré lui dans la bibliothèque des ouvrages de culpabilisation des charmes féminins, le maquillage serait stratégie fautive parce qu’attractive. Si le gloss rutile, fascine, séduit, ce serait donc tout simplement parce que, tout comme la trop visible courtisane – lisez : « trop dénudée » –, cette visqueuse et pâteuse texture n’a rien de distingué mais participe d’un supposé vice féminin, une forme de frivolité constitutive de l’anthropologie féminine dont le récit du fruit interdit constituerait le mythe fondateur… L’on sait fort bien combien le regard dans le texte biblique n’est pas le plus noble des sens : c’est précisément l’erreur de Thomas que d’avoir besoin de voir pour croire. Et déjà j’entends retentir au loin les trompettes féministes, venues ajouter à cette spirituelle mise en garde contre le visible, l’attirant, le brillant, une petite leçon de morale : car quoi, faire l’éloge de la brillance du gloss comme un art féminin de maîtrise du spectaculaire, c’est tout au plus proposer un remake du machiste « sois belle et tais toi ! », conforter ainsi la femme dans un statut d’objet à regarder, muet mais très coquet. Même Sartre y va de son commentaire, extrapolant, à partir de la parabole du trou de serrure, une définition du « regarder » comme pouvoir solidifiant, faculté déterminante, aptitude objectivante. A ce compte là, mieux vaut jeter à la poubelle son gloss…

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Marine Chastan

Mais – car il y a un « mais » –, c’est ne pas comprendre que cette esthétique de la dissimulation de l’intime qu’est le maquillage, souvent mise au pilori au même titre qu’une publicité mensongère, traduit non une mise à disposition de soi comme objet de consommation pour petit plaisir de spectateur pervers mais précisément une maîtrise géniale du visible : ne pas tout dévoiler de soi, jouer la carte du clair-obscur, c’est se donner la garanti de ne pas être pleinement possédée, à la manière d’un récit à suspense dont on ne maîtrise jamais complètement le déroulement tout en rêvant de le dévorer tout d’un coup. Voilà qui déjà explique ce petit paradoxe cosmético-philosophique : le gloss est aussi attirant, remarquable, étincelant, qu’il est impropice au baiser, sa viscosité plutôt répugnante laissant penaud tout espoir de galoche.

Mais venons-en vite au brillant ! Pourquoi alors le gloss est-il si chatoyant ? Si le maquillage appartient à la fois au monde du spectacle et à celui de la cosmétique féminine, cela ne signifie pas tant qu’il s’inscrive dans une stratégie vicieuse de dissimulation, mais peut s’expliquer en réalité, je crois, par le fait que les femmes, historiquement délogées d’un espace public pour Monsieur, ont eu la friponne intelligence d’architecturer une vaste structure alternative à la géographie inédite : maîtresses de l’attention – ce préalable si l’on entend être écouté, exister, être remarqué si l’on en croit l’ « être, c’est être perçu » de Berkeley –, les demoiselles, parées, brillantes, flirteuses, stoppent l’action, créent le spectacle, façonnent un public. Bref, l’éclat du gloss me semble n’avoir d’égal que la brillance du discret et coquet coup d’état, par lequel le dit « sexe faible » se fait seigneur, maître et chef de la dimension spectaculaire de nos existences. Voilà donc pourquoi ce gluant apparat pailleté qu’est le gloss est brillant !

 

 

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