« Le sens ontologique de l’ornement » – Jacques Dewitte

Un ornement n’est-il qu’une décoration factice et secondaire ? Rien de moins sûr pour le philosophe d’inspiration phénoménologique Jacques Dewitte qui en dégage le « sens ontologique »…

 

ornement-collier

 

Déconsidéré au même titre que l’accessoire, l’ornement passe, au mieux, pour une pacotille – agréable à l’œil mais fondamentalement inutile –, au pire, pour un cache-misère. Pourtant, souligne judicieusement Jacques Dewitte dans un article intitulé « Le sens ontologique de l’ornement » (in. La Manifestation de soi), on songe rarement à orner quelque chose de laid : si la chose – ou la personne (car on orne aussi des individus, en leur offrant un vêtement, un bijou, des fleurs même peut-être) – ne nous attire pas déjà d’une manière ou d’une autre, nous ne ferons aucun effort pour la gratifier d’un ornement. Comme l’écrit G. K. Chesterton : « La décoration n’est pas destinée à cacher un objet horrible, mais à décorer un objet adorable. Une mère ne met pas un ruban bleu à son enfant parce qu’autrement il serait laid. Un amoureux n’offre pas un collier à une fille pour lui cacher le cou. » Et Jacques Dewitte de commenter : « Le point essentiel est évidemment l’expression « un objet déjà adorable ». L’ornement met en valeur, rehausse un être déjà doué de sens, de valeur, de beauté. Qui a déjà été connu ou reconnu comme digne d’être admiré, aimé. » Par exemple, il est, en effet, vrai que, plus nous aimons l’endroit où nous vivons, plus nous le décorons avec soin, plus nous sommes amoureux d’une personne, plus nous avons envie de lui offrir ce qui lui ira bien et révèlera aux yeux de tous la beauté que nous avons vue au premier regard.

 

ornement1

 

Mais l’ornement n’est pas quelque chose de simplement « en plus » dont l’objet déjà aimable par lui-même pourrait se passer, quelque chose de gratuit au sens de secondaire. Il y a entre les deux une relation tout à la fois d’appel et d’apport. D’appel, d’abord, nous l’avons vu, avec aussi l’idée que n’importe quel ornement ne peut pas convenir à n’importe quel objet. Un ornement n’est pas ce qu’on plaque de l’extérieur sur quelque chose ou quelqu’un, sans tenir compte de ce qu’est déjà cette chose ou cette personne et sans comprendre comment l’ornement la mettra en valeur. L’objet réclame donc en quelque sorte son ornement, lequel achève de parfaire son identité, lui apporte un supplément d’âme, c’est-à-dire un supplément d’être. « Et c’est précisément parce qu’il y a cet accroissement d’être que l’ornement n’est pas un simple moyen second, quasi instrumental, et qu’il est doué d’une valence ontologique propre », analyse Dewitte. La mise en valeur ornementale est une valeur ajoutée en forme de parachèvement. Il se passe quelque chose d’analogue quand on « customise » un objet ou un vêtement : en le marquant d’un détail unique, on le personnalise, on lui donne une identité spécifique et singulière, on achève de le distinguer de tous les autres : il devient alors ce qu’il devait être… Ce « sens ontologique de l’ornement » souligné par le philosophe est aussi son sens premier. En effet, avant de désigner l’idée de parer, d’embellir, le verbe ornare signifie en latin « pourvoir, munir de tout le nécessaire »…

 

 

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One Response to « Le sens ontologique de l’ornement » – Jacques Dewitte

  1. Dewitte

    Je suis touché par votre article dans Monde et celui sur votre blog à propos de mon livre « La manifestation de soi ».. Vous avez bien compris l’essentiel, qui, paradoxalement, est que bien des choses importantes peuvent se loger dans ce qui semble frivole. Il est évident pour moi que « le fait de se montrer » culmine dans l’espèce humaine même si j’en parle peu (mais dans le même livre, il y a le chapitre sur Nelson et, ailleurs, tout ce que j’ai écrit sur l’architecture). Vous avez raison d’insister sur la mode, c’est-à-dire sur le vêtement. Hélas, de plus en plus ce qui se donne pour mode semble avoir pris le parti d’un affichage délibéré de la laideur (le même phénomène s’observe dans les mises en scène d’opéra), qui est l’un des traits de l’époque.
    Je vous conseille vivement de lire les écrits d’Henri Raynal sur la parure féminine, que je cite et commente souvent (quelques livres hélas difficiles à trouver ou épuisés : « Sur toi l’or de la nuit », « Dans le dehors », mais aussi plusieurs titres plus récents chez Fata Morgana) . C’est l’écrivain qui a écrit là-dessus les choses les plus fines et les plus justes (une phénoménologie du vêtement) et il est complètement méconnu.
    Jacques Dewitte

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