Comme un léger flottement…

Flottement : voici un terme qui pourrait bien, lui aussi, révéler la « profondeur du superficiel »… Car que nous enseigne, par exemple, la flottaison d’un objet à la surface de l’eau ? Qu’une force s’exerce sur lui qui le pousse vers le haut – c’est la fameuse poussée d’Archimède. Le calme du dessus signale ainsi la puissance du dessous. Et il se pourrait bien qu’il en aille de même avec le flottement comme attitude…

flotter

 

La célèbre « attention également flottante » (gleichschwebende Aufmerksamkeit dans la langue de Freud ; schwebend : « planant ; en suspens ») du psychanalyste consiste à tendre une oreille non pas tant distraite que dénuée de préjugés, équanime en un sens. Il s’agit de ne privilégier aucun mot ou récit au détriment d’un autre – le piège étant que celui présenté comme très important par le patient ou supposé tel d’emblée par celui qui écoute, n’est le plus souvent qu’une clé de compréhension très secondaire. Pour rejoindre le sens authentique de ce qui est dit, le mieux est de ne pas vouloir comprendre trop vite ! Il convient donc plutôt de naviguer entre deux eaux, sans chercher à rejoindre d’emblée le courant qui semble le plus porteur. « D’après [cette technique] nous ne devons attacher d’importance particulière à rien de ce que nous entendons et il convient que nous prêtions à tout la même attention « flottante », suivant l’expression que j’ai adoptée. On économise ainsi un effort d’attention qu’on ne saurait maintenir quotidiennement des heures durant, l’on échappe ainsi au danger inséparable de toute attention voulue, celui de choisir parmi les matériaux fournis. C’est en effet ce qui arrive quand on fixe à dessein son attention; l’analyste grave en sa mémoire tel point qui le frappe, en élimine tel autre et ce choix est dicté par des expectative ou des tendances. C’est justement ce qu’il faut éviter ; en conformant son choix à son expectative, on court le risque de ne trouver que ce que l’on savait d’avance. En obéissant à ses propres inclinations, le praticien falsifie tout ce qui lui est offert. » (Freud, « Conseil aux médecins sur le traitement analytique », 1912).

 

Parfois, ce qui sera entendu (précisément parce que ça n’avait pas été écouté), on ne saura pas très bien comment le nommer. L’intuition aura saisi, capté, repéré, quelque chose que le langage discursif échouera à traduire. On utilisera alors un « sigifiant flottant » pour en parler : « ce truc », « ce machin », « ce bidule », « tu vois  quoi, non ? », « schtroumph » ou n’importe quel néologisme inventé pour signifier ce que le langage n’avait pas prévu qu’on puisse avoir à dire. L’expression de « signifiant flottant » est de Claude Lévi-Strauss et apparaît dans son texte d’ « introduction à l’œuvre de Marcel Mauss »  pour expliquer ce que ce dernier désigne avec le vocable polynésien de « mana ». Comme le note l’auteur de Tristes Tropiques : « Toujours et partout, ces types de notions interviennent, un peu comme des symboles algébriques, pour représenter une valeur indéterminée de signification, en elle-même vide de sens et donc susceptible de recevoir n’importe quel sens. » Cette réserve d’indétermination du sens, c’est, rappelle Claude Lévi-Strauss, « le gage de tout art, toute poésie, toute invention mythique ou esthétique ». Parce qu’il y a du flottement, que tout n’est pas défini, il reste encore beaucoup de choses à dire… et c’est tant mieux!

 

 

Sur le « mana » et le « signifiant flottant », voir aussi mon article sur LeMonde.fr :  « La barbe ne fait pas le philosophe, le tattoo tabou, si! »

 

 

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