Le surf ou : les coulisses de la surface

Que fait le surfeur quand il prend la vague ? Il épouse une surface – mais pas n’importe laquelle et pas n’importe comment…

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Kassia Meador, surfeuse-danseuse

Surf : mot anglais signifiant « vague déferlante ». Ce qui doit se surfer est donc le résultat d’une abondance, d’une houle violente venue du large et des abysses de l’océan – le moyen de rappeler que l’exploration des superficies n’est pas qu’un arpentage formel et tout en extériorité, mais la révélation de quelque chose de l’ordre de – tentons la formule – la « surface volumineuse » : car la vague qui se surfe est l’expression d’une puissance sous-marine, d’une force venue des profondeurs, le souffle expirant de l’élément.

 

La figure du « tube » qui consiste à pénétrer le rouleau et à en ressortir fait, par exemple, entrevoir ce qu’on pourrait appeler « les coulisses de la surface » ou, au sens littéral, « le creux de la vague ». Il s’agit de flirter (mais c’est un peu plus que cela, un baiser qui engage plutôt : ne parle-t-on pas d’« épouser la vague » ?) avec ce que les surfeurs nomment poétiquement « la lèvre de la vague » : relation d’enveloppement et non de dévoration.

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Le « tube »

 

Le surf révèle ainsi que le rapport harmonieux avec la surface n’est ni du côté de la pure relation d’extériorité ni de celui de la totale fusion : ni simple frôlement ni complet engloutissement. Ce que Sartre écrit à propos du ski vaut pour toute « glisse » en général : « En glissant, je demeure, dit-on, superficiel. Cela n’est pas exact ; certes, j’effleure seulement la surface, et cet effleurement en lui-même, vaut toute une étude. Mais je n’en réalise pas moins une synthèse en profondeur ; je sens la couche de neige s’organiser jusqu’au plus profond d’elle-même pour me supporter », écrit le philosophe dans L’Être et le Néant.

 

Il s’agit d’être avec l’élément dans un « rapport de flux et non un rapport de force », comme le condense, de façon lumineuse, Joël de Rosnay qui a publié un ouvrage intitulé Surfer la vie. Le surf y devient la métaphore la plus pertinente pour imager la forme inédite de nos pratiques contemporaines et des échanges qui les sous-tendent.

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Joël de Rosnay surfant sa vie

 

Gilles Deleuze notait déjà ce pas de côté par rapport à une logique de la confrontation directe : « Tous les sports de glisse – surf, planche à voile… – sont du type insertion sur une onde préexistante, explique-t-il dans Pourparlers. Comment se faire accepter dans le mouvement d’une grande vague, d’une colonne d’air, “arriver entre” au lieu d’être à l’origine d’un effort. » On retrouve l’idée taoïste selon laquelle le secret de l’action efficace ne réside pas dans une stratégie de la rupture, mais dans une tactique de l’insertion.

 

La qualité à déployer face à la vague – et peut-être en général face à la vie – serait celle que Frédéric Schiffter dans sa Petite philosophie du surf rappelle être « la prudence » (la phronèsis des Grecs anciens) ou celle que Marcel Détienne et Jean-Pierre Vernant rattachent plutôt au mot grec mètis qu’on peut traduire par « intelligence rusée ». Ce dernier terme semble mieux souligner l’aptitude qui se déploie dans le surf puisque le père de Mètis n’est autre qu’Ocean et sa mère Thétys, déesse marine également…  Ce que la métis apporte, c’est la souplesse, l’adaptation, les « mille tours » qui, quelle que soit la vague à prendre, permettent de s’en sortir en beauté :

« Pourquoi la mètis apparaît-elle ainsi multiple, bigarrée, ondoyante ? Parce qu’elle a pour champ d’application le monde du mouvant, du multiple, de l’ambigu. Elle porte sur des réalités fluides, qui ne cessent jamais de se modifier et qui réunissent en elles, à chaque moment, des aspects contraires, des forces opposées. Pour saisir le kairos fugace, la mètis doit se faire aussi rapide que lui. Pour dominer une situation changeante et contrastée, elle doit se faire plus souple, plus ondoyante, plus polymorphe que l’écoulement du temps : il lui faut sans cesse s’adapter à la succession des événements, se plier à l’imprévu des circonstances pour mieux réaliser le projet qu’elle a conçu ; ainsi l’homme de barre ruse avec le vent pour mener, en dépit de lui, le navire à bon port. » (M. Détienne et J.-P. Vernant, Les Ruses de l’intelligence, la mètis des Grecs)

 

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Kairos, ce temps opportun que la Métis sait saisir

 

Ainsi la métis s’impose à tous ceux qui affrontent un élément mouvant et incertain, elle est tout à la fois attention et adaptation permanentes. Attention, car elle suppose une présence pleine au monde, une démultiplication des perspectives et des points de vue portés sur chaque situation. Adaptation car elle doit savoir discerner, sentir et saisir l’occasion, celle qui ne se répète jamais, l’instant « décisif » qu’il faut reconnaître sans pouvoir rationnellement le connaître, ce fameux kairos dont parle l’extrait. Kairos, c’est le moment « opportun », celui qu’il faut saisir si on veut arriver « à bon port », celui que sait reconnaître le surfeur aguerri pour « prendre la vague ». C’est un temps minimal et optimal, situé entre le pas-encore et le déjà-plus. On le représente traditionnellement avec une longue touffe de cheveux sur le devant et chauve sur l’arrière du crâne, car une fois qu’il est passé, on ne peut plus l’attraper ! [1]

L’idéal serait d’en être arrivé à lire ce billet après avoir « surfé sur internet »…

 


[1] Voici les autres attributs de Kairos tels qu’énoncés dans cet épigramme de Poseidippos (3e s. av. JC) : « Qui es-tu? – Kairos, le maître du monde. – Pourquoi marches-tu sur la pointe des pieds? – sans cesse je cours. – Pourquoi as-tu des ailes à chaque pied? – je vole comme le vent. – Pourquoi tiens-tu de la main droite un rasoir? – pour montrer aux hommes que moi, Kairos, je suis plus aigu et plus rapide que tout tranchant. – Pourquoi ta chevelure est-elle ramenée par devant?  – Pour qu’on la saisisse quand on me rencontre, par Zeus. –Mais pourquoi es-tu chauve par derrière? – afin que, une fois que mes pieds ailés m’ont emporté, nul ne puisse me saisir par derrière, quelque désir qu’il en ait. – Pourquoi l’artiste t’a-t-il sculpté? – Pour vous, étranger, il m’a placé à l’entrée pour vous instruire. » L’illustration ci-dessus est une partie de la fresque de Francesco Salviati au palais Sacchetti (Rome) : c’est une représentation allégorique de Kairos (env. 1552).

 

 

 

 

 

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