Duplicité de la surface – Georg Simmel et Michel Maffesoli à Venise

Dans Du nomadisme, vagabondages initiatiques, le sociologue Michel Maffesoli développe, à partir de Georg Simmel, cette très belle analyse d’une « surface se suffisant à elle-même », comme métaphore d’une « vie sans attaches , c’est-à-dire plus libre – à moins qu’il ne s’agisse de l’image même de toute existence humaine, fatalement transitoire… Une autre manière d’explorer – à même le chatoiement aqueux de la lagune vénitienne – le sens du superficiel, sa « duplicité » fondamentale comme la nomme Maffesoli.

venise

 

« Que la vie soit totalement équivoque comme l’indique Schopenhauer, que le monde soit flottant, voilà bien à quoi nous renvoie la dialectique de l’errance et de la sédentarité. On retrouve là une catégorie structurelle du donné humain : celle de la duplicité. J’ai déjà montré que celle-ci était intrinsèquement liée à la vie quotidienne, en ce qu’elle est double et duple. C’est-à-dire ne pouvant jamais se réduire à un état positif, ne supportant pas l’enfermement, et en même temps rusant avec ce qui est établi et les diverses formes d’imposition que celui-ci sécrète. En ce sens la duplicité est une forme de liberté, une manière d’introduire le « bougé » dans ce qui est stable, ou l’inquiétude dans ce qui est par trop assuré de lui-même.

Une bonne illustration de cette vie double, c’est-à-dire mouvante et douée pour l’infini, nous est donné par Simmel dans sa belle analyse de Venise. Il y montre comment la « surface s’est détachée du fond », comment l’apparence, sous laquelle on n’a pas à chercher de l’être, peut être quelque chose de substantiel, peut renvoyer à une vie qui est réellement vécue. Une vie sans fond, sans attaches. Ou, à tout le moins, une vie dont les attaches sont précaires, éphémères, et qui peut, à tout moment, sombrer dans le néant. « Venise n’a que la beauté équivoque de l’aventure, qui flotte sans racine dans la vie. »

C’est peut-être pour cela qu’elle est la vie mythique de l’amour en son état naissant, le voyage de noces à Venise est un classique du genre, ou la fugue amoureuse rappelant que la passion est un état intense, mais fragile et non une institution que l’on peut gérer comme un capital inépuisable. La pierre et l’eau! Voilà bien la figure de cette ville. Des petites ruelles matricielles, intimes, où l’on est forcé de toucher constamment l’autre, où les passants se frôlent. Et en même temps des canaux sombres ou majestueux qui, tout en étant en mouvement constant, ne semblent aller nulle part, n’ont pas de finalité précise, sinon celle d’une circularité sans fin. A la fois quelque chose qui induit la confiance qui se révèle illusoire, confrontée qu’elle est aux impasses, ou lorsqu’elle aboutit sur une lagune inquiétante ayant toujours un arrière-goût de finitude. »

Voici donc une « sociologie de ce lieu flottant, rappelant que l’individu, tout comme la vie sociale, n’appartient à aucun lieu, ne peut se prévaloir de posséder une demeure permanente. Dans ses diverses manifestations, la vie est toujours un cheminement entre ici et ailleurs.

Dans le cadre d’une pensée archétype, on songe ici à la figure d’Hermès, le dieu des voyageurs, celui des commerçants et des voleurs. Hermès, paradigme de la ruse. Celle-ci justement est habile, insaisissable, en perpétuel mouvement. Elle ne se laisse pas enclore dans un état établi mais, au contraire, s’emploie à déstabiliser celui-ci. Hermès et son pied ailé! Un pied pour se poser sur la terre, et des ailes pour s’en extraire, pour fuir lorsque l’instinct de l’aventure est trop fort pour se satisfaire de ce que la routine propose au jour le jour. La figure d’Hermès s’allie bien avec le masque vénitien, celui d’une surface se suffisant à elle-même, celui de la ruse et de la duplicité. Le masque inquiète, et en même temps incite à la rencontre. Il est un appât et l’indice d’une fuite. Hermès renvoie à l’errance qui frôle le sol sans s’y attacher. Le masque ainsi permet le frôlement de la rencontre, tout en rappelant l’évanescence de la toute chose. »

 

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