« Il faut que Robinson revienne à la surface » – lecture de Tournier par Deleuze

Comme l’écrit Gilles Deleuze dans un appendice à Logique du sens (1969), Robinson, c’est « l’homme sans autrui sur son île ». La question posée par Michel Tournier dans son roman Vendredi ou les limbes du Pacifique, serait ainsi la suivante : « que va-t-il arriver dans le monde insulaire sans autrui ? » Réponse du philosophe : la nécessité, pour ne pas sombrer dans la folie ni dans le désespoir, d’une restructuration du monde qui passe par la conquête des surfaces.

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Seul sur son île, Robinson voit progressivement s’effondrer la structure du monde. La cause ? L’absence totale d’autrui, lequel en est comme la colonne vertébrale. Car « le premier effet d’autrui, c’est, autour de chaque objet que je perçois ou de chaque idée que je pense, l’organisation d’un monde marginal, d’un manchon, d’un fond, où d’autres objets, d’autres idées peuvent sortir (…) ». Chaque chose que je perçois se détache sur un fond que je sais exister, quand bien même, ce fond, je ne le perçois pas actuellement. Cette profondeur de champ qui fait ressortir comme en relief chaque objet que je saisis, n’existe que par les multiples dimensions perceptives du monde que je sais possibles à partir d’autres perspectives. Quand autrui n’est plus là, ces autres points de vue potentiels disparaissent. Formule géniale et condensée de Tournier : « Autrui, pièce maîtresse de mon univers. »

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Ainsi, Autrui structure le monde en profondeur, structure le monde comme profondeur. « Et cette profondeur pour moi, d’après laquelle les objets empiètent ou mordent les uns sur les autres, et se cachent les uns derrière les autres, je la vis aussi comme étant une largeur possible pour autrui, largeur où ils s’alignent et se pacifient (du point de vue d’une autre profondeur). » Du coup, quand autrui disparaît, qu’advient-il ? Le monde se rapetisse, s’aplatit, il n’y a plus d’arrière-choses, de multi-dimensionnalité, d’épaisseur, de chair. Tout s’assèche et s’appauvrit. Fin de la profondeur. Il n’y a « plus rien qu’un sans-fond, rebelle et happant. Rien que des Eléments. Le sans-fond et la ligne abstraite ont remplacé le modelé et le fond. »

 

Premier effet : le désespoir qui conduit aux portes de la folie… laquelle n’est pourtant pas une fatalité. Car à cette dé-structuration du monde sans autrui peut succéder une re-structuration. Certes, elle sera différente de la structure rendue possible par autrui : le monde ne s’organisera plus selon l’axe de la profondeur. Il se structurera de façon tout superficielle, à même les surfaces. Tout est perdu « à moins que Robinson n’invente une nouvelle dimension ou un troisième sens pour l’expression « perte d’autrui ». A moins que l’absence d’autrui et la dissolution de sa structure ne désorganisent pas simplement le monde, mais ouvrent au contraire une possibilité de salut. Il faut que Robinson revienne à la surface, qu’il découvre les surfaces », analyse Deleuze.

 

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S’il n’y a plus de fond sur lequel une chose perçue se distingue, il y a en revanche appréhension des apparences pour elles-mêmes et en même temps non détachées de l’image d’elles-mêmes qu’elles ne manquent pas de produire – comme si chaque chose se faisait l’écho d’elle-même ou comme si elle était à elle-même son propre mirage, à la manière de ces oasis qui semblent surgir du désert. Mariage des éléments qui ne se distinguent plus (« c’est autrui qui emprisonnait les éléments dans la limite des corps, et au plus loin dans les limites de la terre »). Révélation du monde selon une autre dimension : « Ce n’est pas le monde qui est troublé par l’absence d’autrui, au contraire c’est le double glorieux du monde qui se trouve caché par sa présence. Voilà la découverte de Robinson : découverte de la surface, de l’au-delà élémentaire, de l’Autre qu’Autrui. »

 

 

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