« La clarté cesse à quelques coudées de la surface » – Paul Valéry

valéry

 

« Obscur se fait nécessairement celui qui ressent très profondément les choses et qui se sent en union intime avec ces choses mêmes. Car la clarté cesse à quelques coudées de la surface. » Mauvaises Pensées et autres (1942)

 

peau

« Ce qu’il y a de plus profond dans l’homme, c’est la peau, – en tant qu’il se connaît »

 

–       « En revanche, j’espère qu’on devient plus…  profond ?

–       Je n’ai pas cette impression. D’ailleurs, – profond ?… J’ai grand’peur qu’il n’y ait de grandes illusions dans les tentatives que nous faisons pour nous creuser… Les uns croient pénétrer dans les couches primaires de leur existence… Ils y cherchent généralement des fossiles obscènes.

–       Ils ne les chercheraient pas s’ils ne les avaient pas déjà trouvés.

–       Bien entendu. Les autres imaginent qu’ils approchent ainsi de… ce qu’ils sont, au prix d’une contention et d’une sorte de négation extérieure très pénible… Ils ne voient pas ce qu’ils ne font que s’infliger une déformation particulière… Ils essaient d’accommoder la sensibilité de leur conscience à je ne sais quelle vision retournée, à des choses en deçà… En somme, il y a peut-être des profondeurs insondables… Si même on y pouvait se risquer et apercevoir quelque chose, on ne comprendrait rien à ce qu’on y trouverait.

–       Quant à moi, je suis simpliste. Si je m’observe, je trouve… qu’il y a des choses que l’on peut dire aux autres ; et d’autres, qu’on ne peut dire qu’à soi-même… et d’autres, qu’on ne peut même pas dire à soi-même. Il y a quelques saletés, évidentes, – et d’ailleurs universelles… Cela n’a donc pas un immense intérêt. Et il y a encore des choses…, qui semblent puissantes, indistinctes…

–       Tout à fait d’accord. Des choses qui ne ressemblent à rien… J’entrevois ici la vie des viscères…

–       Halte. Défense d’entrer. Danger de mort… Restons à la surface… A propos de surface, est-il exact que vous ayez dit ou écrit ceci : Ce qu’il y a de plus profond dans l’homme, c’est la peau ?

–       C’est vrai.

–       Qu’entendiez-vous par là ?

–       C’est simplicissime… Un jour, agacé que j’étais par ces mots de profond et de profondeur

(…)

–       (…) Vous butez à chaque mot… On ne peut pas parler tranquillement avec vous. On verse à chaque instant. Vous arrivez à ne plus pouvoir causer avec vous-même. Comment diable pouvez-vous parvenir à former la moindre pensée, dans ces conditions ? Je me le demande !

–       Mon cher docteur, j’aime mieux n’arriver à rien consciemment, que de n’arriver à rien… sans m’en douter… Donc, j’étais agacé. Profond et profondeur m’exaspéraient.

–       Je parie que vous aviez lu quelque article sur Pascal.

–       Je ne tiens pas ce pari. Pas plus que celui de Pascal…

–       Et alors ?

–       Alors ?… Il m’est souvenu de ce qu’on trouve dans les livres de médecine au sujet du développement de l’embryon/ Un jour, il se fait un repli, un sillon dans l’enveloppe externe…

–       -L’ectoderme. Et cela se ferme…

–       Hélas !… Tout notre malheur vient de là… Chorda dorsalis ! Et puis, moelle, cerveau, tout ce qu’il faut pour sentir, pâtir, penser…, être profond : Tout vient de là…

–       Et alors ?

–       Eh bien, ce sont des inventions de la peau !… Nous avons beau creuser, docteur, nous sommes… ectoderme.

–       Oui, mais… il y a des prolongements.

–       Nous poussons jusque dans les viscères… Mais, de ce côté, nous n’avons pas d’appareils très perfectionnés. Rien qui ressemble aux combinaisons de mécanismes, à l’étalement de sensations qui se trouvent dans l’oreille et dans l’œil. Tout est grossier. Brutal. Cela ne sait guère que dire : Bon, ou mauvais.

–       Généralement : mauvais.

–       Mais rien de plus puissant, n’est-ce pas ?… Il y a là quelques gros tyrans qui agissent sans s’expliquer… La vie serait supportable sans les viscères.

–       Vous voulez me réduire à la mendicité !

–       Bref, la poussée de la sensibilité est fort inégale, ses moyens bien différents selon qu’elle s’épanouit vers… l’extérieur, ou qu’elle plonge dans les masses…

–       Laborieuses ! Je suis sûr que vous digérez capricieusement, et que nous avons le foie un peu gros…

–       Je n’en doute pas. C’est pourquoi je complète ma formule : Ce qu’il y a de plus profond dans l’homme, c’est la peau, – en tant qu’il se connaît. Mais ce qu’il y a de vraiment profond en l’homme, en tant qu’il s’ignore… c’est le foie… Et choses semblables… Vagues ou sympathiques. »  L’Idée fixe (1933)

 

 

Connais-toi toi-même : l’adage socratique trouve ici une nouvelle interprétation. Se connaître, ça n’est pas se scruter, se creuser, se fouiller, se tourner au dedans de soi. C’est savoir que la partie émergée de l’iceberg qui nous constitue est notre point de départ comme notre point d’arrivée. Dès lors, pas de tentation de la mauvaise foi, pas de recherche vaine sur son identité profonde, pas de fuite loin de ce qu’on est. Être à fleur de peau, capter ce qui nous fait vibrer à la surface, c’est le meilleur moyen de s’écouter et de s’entendre, de savoir ce qui nous touche, par exemple. Dans ses Mauvaises pensées (comprendre subversives !), Valéry parle de la « superstition du moi » (on retrouve du Pascal et du Nietzsche ici) et conclut : « Mon hasard est plus que moi. »

 

embryon de vinci

L’embryon, par Leonard de Vinci (vers 1510)

 

Dans L’Idée fixe, Valéry illustre cette idée avec une image scientifique, celle de l’éctoderme. « L’ectoderme est l’un des trois feuillets primitifs embryonnaires, les autres étant l’endoderme et le mésoderme. Il apparaît entre le 13e et le 16e jour après la fécondation. Il se différencie en deux parties qui donnent naissance, pendant l’embryogenèse à des éléments essentiels de l’organisme : d’une part, le système nerveux central (cerveau, moelle épinière), du système nerveux périphérique (nerfs reliant les organes au système nerveux central) et de parties principales des organes des sens (œil, oreille, nez) ; d’autre part, l’épiderme (couche externe de la peau), les phanères (ongles, poils, émail des dents) ainsi que les glandes sous-cutanées et les glandes mammaires. » (Larousse médical)

 

 

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