Du sérieux de la désinvolture

Littéralement, désinvolture signifie « désenveloppement ». Il s’agit de déplier, de libérer quelque chose, de dé-sceller,de déceler, de mettre à jour et à nu – loin de l’idée que la désinvolture ne ferait qu’effleurer les choses, donc.

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Rouge « désinvolte » de Chanel

 

« Désinvolte » vient de l’espagnol desembuelto, adjectif formé à partir du verbe desenvolver, qui signifie « dérouler », « déballer », « développer » – ou plus exactement « désenvelopper » (le terme existait en vieux français), sortir de son enveloppe, de son plu: déplier. Il y a donc l’idée d’une curiosité, d’une recherche, d’une découverte. Et celle-ci s’applique d’abord à la manière d’être du désinvolte : pas de contournement, pas de tour caché dans son sac. Le désinvolte est celui qui avance sans masque, paumes ouvertes, qui ne rumine ni ne remâche rien, qui ne se travestit pas et apparaît tel qu’il est. D’où cette idée qu’il est « dégagé, souple dans ses mouvements, son allure » (1er sens de « désinvolte » attesté par le Dictionnaire de l’Académie française).

On est loin du sens commun actuel, exclusivement péjoratif, attribué au terme : le désinvolte bâcle et méprise ce qu’il fait, n’y attache aucune valeur, n’y met aucune application, pas plus qu’il ne s’applique à donner une bonne présentation de lui-même : impertinent, sans-gêne, impoli, il agace.

Mais peut-être cet agacement vient-il du fait que tout semble être facile au désinvolte : pas d’efforts, pas d’acharnement, pas de travail – il réussit l’air de rien tout ce qu’il entreprend… La réalité pourrait bien être tout autre et réconcilier les sens apparemment contraires que le temps a donné au mot. Tout se passe, en effet, comme si le désinvolte ne levait pas le petit doigt pour obtenir ce qu’il acquiert pourtant. Mais c’est un comme si : derrière cette apparente facilité se cachent une étude, un labeur, une mise en œuvre.

 

Baldassare Castiglione, par Raphaël
Baldassare Castiglione, par Raphaël

Dans sa traduction du Gai Savoir, Pierre Klossowski traduit l’expression nietzschéenne « göttlich unbehelligt » (littéralement « qui n’est divinement pas inquiet ») par « divinement désinvolte ». L’expression vient désigner le style de l’artiste qui ne fait pas transparaître sa lutte, sa peine, sa difficulté, dans ses œuvres. L’exemple par excellence en est, selon Nietzsche, Raphaël, ce même peintre qui a réalisé un portrait de Baldassare Castiglione. Ce dernier a forgé, dans son Livre du courtisan, la notion de « sprezzatura », qu’on traduit en français par « désinvolture ». La sprezzatura, c’est cette qualité ultime qui consiste à apparaître élégant sans que cela donne l’impression d’avoir été recherché – tout cela exigeant cependant beaucoup de recherche et une attention constante…

Voir mon article sur LeMonde.fr sur la sprezzatura

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One Response to Du sérieux de la désinvolture

  1. bernie saulnier

    Merci pour ces éclaircissements .Et si cette désinvolture était nécessaire pour retrouver l’équilibre dans le vertige , ou l’harmonie dans le chaos ? Cette petite frivolité capable d’éffacer le poids des difficultés à surmonter , cette désinvolture un peu chic et empathique qui pourrait peut être nous aider à voir le monde d’un oeil nouveau , à nous désenvelopper de notre morgue et de notre suffisance et faire de nous cet homme nouveau dont parlait Nietzsche .